Coupes sombres
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CultureTopsRECOMMANDATION
Excellent
THÈME
A partir d’une situation conflictuelle et d’une querelle d’égos entre un auteur et une metteuse en scène, Guy Zilberstein restitue avec intelligence et humour un combat en apparence dérisoire mais vital sur l’intégrité d’une œuvre. Un texte court et percutant sur la représentation d’une pièce et la dépossession de son auteur.
POINTS FORTS
- Anne Kessler joue parfaitement le « mauvais » rôle de metteuse en scène (rôle qu’elle endosse réellement pour Coupes sombres), tout comme Serge Bagdassarian incarne très justement le « beau » rôle de l’auteur.
- Sur un sujet a priori austère, qui rappelle les pires débats « théâtreux » des années 70, Guy Zilberstein créée une pièce teintée d’humour et d’ironie (l’auteur se couvre de plaques rouges pour une phrase qu’on veut lui enlever, comme si on l’amputait tragiquement), avec des dialogues incisifs et un ton comique inattendu.
- La densité des personnages, au-delà des postures convenues qu’ils empruntent pour mieux s’affronter, constitue tout l’intérêt de la pièce. Le personnage de l’auteur, archétype pédant et narcissique de prime abord, masque maladroitement une sensibilité qu’il tente de maîtriser. Sans succès, car son eczéma le trahit et finalement lui rend service. L’arrogance et le rejet cèdent peu à peu face aux arguments, et le travail de mise en scène peut commencer. Le spectateur vit alors un moment privilégié : celui des répétitions, des ajustements et des confrontations.
POINTS FAIBLES
Un point faible qui n’en est pas vraiment un : la pièce semble trop courte et on aimerait que le dialogue se poursuive. Ironiquement, on pourrait reprocher à l’auteur de s’être lui-même infligé des coupes sombres…
EN DEUX MOTS...
Ne pas céder à l’élimination d’un mot ou d’une phrase, dispensables en apparence : le combat semble dérisoire, rigide et égocentrique. Pourtant, c’est une lutte qui va bien au-delà. On commence par renoncer à un mot ou supprimer une réplique, pour le « confort » du spectateur (et parfois de l’auteur), mais jusqu’où ne pas aller ? Guy Zilberstein restitue à merveille ce conflit entre le pragmatisme mal vu et pourtant bienveillant du metteur en scène, et la « radicalité » de l’auteur, tout aussi nécessaire pour maintenir l’exigence de son propos. Partant de cet affrontement binaire, il offre au spectateur une troisième voie, un art du compromis dans le meilleur du sens du terme et qui ne peut se construire qu’avec la sincérité des deux parties en apparence opposées. Pour cela, il faut être prêt à abandonner son pouvoir, être passionné et pouvoir dépasser les querelles immanentes…
Véronique Smée, Culture Tops, 26 mars 2018


Webtheatre3 étoiles Un metteur en scène qui, en l’occurrence, est une femme mais pourrait être aussi un homme, a donné rendez-vous à l’auteur dont elle va monter la pièce. Elle veut lui proposer quelques coupes dans le texte. Coupes sombres ou coupes claires ? Selon la terminologie des bûcherons, les premières sont ravageuses, les secondes ne sont qu’un toilettage. De toute façon, l’auteur ne veut rien entendre. Il ne supporte pas la moindre disparition d’une phrase, d’un mot ou d’une virgule. La femme metteur en scène argumente : le spectacle durerait cinq heures, si l’on veut garder le public dans la salle… L’auteur ne supporte rien, défend telle scène invraisemblable, pour lui indispensable à l’action qui suit, digresse sur la tragédie depuis Sophocle jusqu’au 11 septembre, conseille à son interlocutrice d’écrire elle-même des pièces. La discussion s’achève sans rupture et sans accord. On devine que la femme metteur en scène fera ce dont elle a envie.
Guy Zilberstein connaît le métier et le milieu : tout ce qu’il fait dire fait mouche. Son texte est un régal de l’esprit. Il donne une belle singularité au dialogue en développant la métaphore du bûcheron et la forêt qu’on élague, appelant à la rescousse Ronsard et La Fontaine, et surtout ajoutant aux deux protagonistes un personnage de bûcheron que Pierre Hancisse, biceps à découvert et tronçonneuse à la main, incarne avec un irrésistible aplomb comique. Serge Bagdassarian joue l’auteur dans la réserve douloureuse et la fragilité écorchée : il est merveilleux en écrivain blessé qui s’accroche désespérément à son texte et à sa vérité. Anne Kessler s’est chargée de la double tâche de metteur en scène et d’interprète du rôle de metteur en scène : cette escrime à fleurets gracieusement mouchetés est menée dans une finesse douce et une élégance moqueuse continues. Tout est vrai, tout fait rire. Mais n’applaudissons pas totalement. Il reste étrange qu’un auteur raille si allègrement le camp des auteurs et ridiculise ses confrères en parant le metteur en scène de vertus supérieures. Il y a pourtant tant à dire sur les metteurs en scène mégalos ou maladroits ! Les auteurs sont le point faible du système théâtral : ils sont peu lus, peu reçus, peu joués, moins rémunérés. Et on se paye leur tête ! La satire, ici, châtie bien mais Zilberstein reste, avec brio, dans une raillerie, déjà beaucoup pratiquée dans le répertoire classique, de ses propres amis, les auteurs de théâtre.
Gilles Costaz, Webthéâtre, 21 mars 2018


UnFauteuilUne metteuse en scène fait venir l’auteur de la pièce pour laquelle elle est en train de répéter. Le but, lui faire accepter quelques coupes dans son texte. En chemin, les visions du spectacle en particulier et de la scène en général, s’affrontent, les égos aussi. On parle de théâtre et de pouvoir, lorsque l’art s’efface derrière ceux qui le font.
Sur scène, des bancs de bois, placés de différentes façons, sont dispersés. La metteuse en scène reçoit l’auteur sur scène, directement au sein du décor, choisissant ainsi le lieu de la confrontation. Décor d’ailleurs très peu utilisé dans cette confrontation verbale, une fois passée la réaction épidermique de l’auteur, qui le déteste. Ensuite, assis, les deux personnages échangent sur le texte, leur vision du travail de celui qui crée, de celui qui adapte, de celui qui interprète. Le metteur en scène doit-il écouter les doutes et les difficultés des comédiens, quitte à s’y soumettre et à perdre la force du texte choisi ? L’auteur doit-il accepter que la matière première continue d’évoluer au plateau ou bien doit-il considérer son œuvre comme achevée et ne plus la laisser bouger ? Si ces discussions sont passionnantes lorsqu’on s’intéresse à l’art et à ses définitions multiples, le tout est très installé, et les personnages manquent de corps. C’est un choix de mise en scène, on en est conscient, mais cette conversation ne transforme pas ce plateau en arène, ni ces personnages réalistes en vrais personnages.
Cela vient peut-être du fait que les décisions prises dans la direction des deux comédiens principaux sont assez ordinaires, et à une seule couche. On est face à de grands comédiens qui pourtant semblent ne pas se dévoiler. Serge Bagdassarian, manie avec simplicité le rôle de l’auteur incompris et imbus de sa plume, mais en dehors de ça, cela manque de tenue, notamment chez la metteuse en scène, qui manque de corps, d’appui. La passion des personnages pour leur travail et leur rôle respectifs est palpable, presque appuyée, mais le tout est fait sans captiver, sans force.
Le jugement paraît dur, car le texte ne manque pas de moments croustillants et de vrais instants plaisants. Mais on aurait souhaité que la tension monte réellement et que le tout ne soit pas aussi posé et installé. On aurait voulu plus d’audace encore dans les caractères et dans la mise en scène, car c’est un spectacle sur l’engagement, sur ces métiers où tout semble n’être que compromis, mais où tout doit être pourtant décidé. On attend de ce genre de dialogue où l’on s’écharpe, où l’on se compare et où l’on s’admire, aussi, qu’il nous happe, qu’il soit tendu et original.
Au cours du texte, un bûcheron poète fait des apparitions, expliquant ce qu’est la coupe sombre, déclamant des vers et poétisant sur son métier. Il est à la fois la manifestation de ce pour quoi les protagonistes débattent, et des gens autour, ceux qui dépendent de ce genre de discussion, tous les créatifs à la merci des auteurs et des metteurs en scène. Un peu comme le régisseur, dont les incursions en off sont savoureuses et très concrètes. Ces présences sont intéressantes, et donnent du sens au propos, du concret, là où le spectacle en manque.
On passe un moment plus plaisant du point de vue littéraire que du point de vue théâtral, là où clairement on attendait un spectacle mordant et éclairant. Dommage, donc, qu’on n’ait pas davantage de force dans les corps, dans les voix, dans les idées.
Victoria Fourel,  Un fauteuil pour l'orchestre, 20 mars 2018