Coupes sombres
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LaTerrasse Avec sa pièce sur les relations auteur/metteur en scène, Guy Zilberstein signe un texte savoureux et drôle porté par un beau trio de comédiens.
On n’est pas sûr qu’on aurait envie de voir la pièce dont il est question dans Coupes sombres : 5h30, 28 personnages, des didascalies aussi détaillées que définitives, des sentences absconses comme « les objets ne prennent un sens que dès l’instant qu’ils nous échappent ». Cette phrase, c’est justement le point de départ et de friction de la pièce de Guy Zilberstein. Une metteuse en scène (Anne Kessler) annonce à l’auteur (Serge Bagdassarian) qu’elle doit procéder à des coupes dans son texte. Que n’a-t-elle dit là ! L’auteur traduit dans 36 langues, qui a passé 5 ans de maturations mentales sur sa pièce-fleuve (dont on ne saura jamais vraiment si elle est l’équivalent de Peer Gynt ou simplement la logorrhée d’un « scribouillard prétentieux »), veille sur ses mots comme une louve sur ses petits. Explications, questions, argumentations : le jeu de ping-pong verbal entre les deux protagonistes est drôle et incisif, dérisoire autant qu’essentiel. Guy Zilberstein a l’art de la formule et de la métaphore. De bout en bout, la pièce file la comparaison entre coupes littéraires et coupes en sylviculture – jusqu’aux incursions fantaisistes et poétiques d’un bûcheron interprété de façon charmante par Pierre Hancisse. On retiendra notamment l’image des quatre coins des Petits Beurre : la meilleure partie du biscuit, mais qu’on ne saurait dissocier du reste, comme au théâtre « on ne peut pas produire que le meilleur ».
Des questions graves sous une forme légère
Coupes sombres pourrait n’être qu’un exercice de style, un feu d’artifice de bons mots. La pièce est plus que cela. Elle livre une vraie théorie de la représentation théâtrale et de la tragédie, forgée à l’aune du choc du 11-Septembre, où le spectateur devient témoin, avec pour modèle dramatique de référence la reconstitution judiciaire et non plus la représentation. Coupes sombres s’attaque aussi à un thème qui déborde le landernau théâtral : celui de la simplification de la pensée. Car à force d’évacuer la nuance, la complexité, la longueur de toute argumentation, on fabrique des citoyens qui ne savent plus penser ni critiquer. La force de la pièce est d’aborder ces questions graves sous une forme légère. Dans la mise en scène sobre d’Anne Kessler (il n’en faut pas plus !), Serge Bagdassarian se montre excellent. Qu’il compose un auteur insupportable de suffisance ou touchant en père poule de son œuvre, il est toujours juste. Anne Kessler est une partenaire à sa mesure : son jeu économe réussit à traduire une fine palette allant de la fermeté au doute. Il faut voir son lumineux sourire à la fin, lorsque chacun des protagonistes arrive enfin à s’entendre. Tout est là : le plaisir du jeu, du partage et du théâtre. Jubilatoire !
Isabelle Stibbe, La Terrasse, 27 mars 2018


Figaroscope 4 coeurs Il y a beaucoup de fantaisie dans Coupes sombres, la pièce de Guy Zilberstein qu’Anne Kessler, sociétaire de la Comédie-Française, met en scène et dans laquelle elle interprète une metteuse en scène qui tente de faire comprendre à un auteur légèrement névrosé que l’on pourrait renoncer à une petite réplique un peu obscure de sa pièce qui va durer cinq heures… Cet écrivain est incarné par un autre sociétaire de la Comédie-Française, le très fin Serge Bagdassarian.
À leurs côtés, dans une partition d’« homme robuste » - c’est ainsi qu’il est désigné dans le texte -, un acteur plus jeune, solaire et talentueux, passé par le Français d’ailleurs, Pierre Hancisse. Ajoutons la voix off du régisseur et l’on tient un moment efficace de comique dramatique classique. Avec des surprises poétiques que nous ne révélerons pas et tout le charme espiègle des interprètes qui s’amusent mais jouent avec une sincérité réjouissante ! Un divertissement bref et enlevé avec un petit grain de folie, une sorte de désinvolture plaisante qui mêle l’acerbe satire du monde du théâtre et des bouffées de pur délire !
Armelle Héliot, Figaroscope, 21 mars 2018