Jean Moulin, Evangile
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Note d’intention


Jean Moulin, Evangile est la deuxième pièce de Jean-Marie Besset que je mets en scène, et pour la deuxième fois autour de personnages historiques.
Ici, la fable se déroule de façon chronologique, sur trois années. L’objectif de la mise en scène est de rendre cette « pièce historique » à la fois épique et symbolique, en laissant de côté une vision documentaire ou feuilletonesque de l’histoire.
Avec mes collaborateurs artistiques, aussi bien à la scénographie, qu’à la lumière et aux costumes, nous souhaitons créer un langage scénique qui puisse dévoiler le tragique d’une époque, mais aussi faire entendre l’œuvre complexe et ample d’un auteur d’aujourd’hui.
Les perspectives de l’histoire ne doivent pas nous enfermer dans un consensus prudent qui contraint l’imaginaire du spectateur. Au contraire, il faut s’émanciper des conventions pour propulser le destin de Jean Moulin dans les ciels infinis du théâtre. Il faut être irrévérencieux, insolent, irrespectueux. Dès lors, le travail des acteurs et du metteur en scène, n’est pas de proposer une analyse historique de ces évènements, mais de transcender l’histoire dans une grande fresque théâtrale, où l’émotion, la lumière, la beauté et la parole l’emportent sur tout le reste. L’enjeu n’est pas tant de savoir si les choses relatées sont exactes - pour cela il faut lire les biographies, les essais, les témoignages sur le sujet, ils sont nombreux et là aussi les conclusions diffèrent - Non, l’enjeu est de faire de Jean Moulin, un personnage dramatique (j’entends de théâtre), mythologique et allégorique. Comme l’ont été avant lui Antigone (Sophocle), Jules César (Shakespeare), Le Cid (Corneille), Danton (Büchner). Il convient alors de s’affranchir de l’histoire pour mieux la transmettre, mieux la comprendre, mieux la mettre en perspective.
La pièce est composée de quatre tableaux, subdivisés en vingt-deux scènes qui retracent le parcours de Jean Moulin, de sa sœur Laure et de son ami Antoinette Sachs à travers les différentes villes d’Europe qu’ils ont traversées. C’est pourquoi nous avons choisi une scénographie qui suggère un espace unique et commun à tous les personnages, mais qui puisse également, scène par scène, signifier tous les lieux proposés par l’auteur (Paris, Londres, Lyon, Marseille, etc).

Alain Lagarde, qui signe la scénographie, a proposé de ce fait un dispositif composé uniquement d’armoires (jouant sur le sens étymologique « armoire – mémoire »). Ces dernières coulissent sur rails et peuvent se décliner en plusieurs lieux, genres, formes… Ainsi, les espaces évoluent en fonction de l’avancée de l’action et parfois même à contre-courant de toute logique narrative. En effet, nous voulions nous éloigner du réalisme pour travailler davantage sur les sensations, les images, les impressions. Les armoires permettent de raconter le monde parallèle et secret de la clandestinité.
De plus, les portes des armoires nous entrainent dans un ballet incessant d’évasion, de poursuite et de piège, qui illustre l’angoisse omniprésente face à la dénonciation, l’arrestation et la déportation. De ce fait, le dispositif déploie parallèlement à l’action une vision kafkaïenne et tourmentée de la vie cachée du chef de la Résistance (inspirée par le travail d’Orson Welles dans The Trial de Kafka).

La pièce et les personnages portent une grande part de rêve en eux. L’histoire que nous racontons paraît par moment sortie d’un récit homérique, d’une fable remplie d’épreuves et d’espérances, mais aussi d’un cauchemar injuste, d’une longue descente aux enfers.
Et puisque le théâtre que propose l’auteur repose essentiellement sur la parole, se pose alors la question de la place des acteurs face à l’histoire. Comment incarne-t-on un personnage historique ? Faut-il d’ailleurs jouer ou montrer ?
Comment raconter l’horreur, la haine, l’antisémitisme ? Comment en faire du théâtre ?

La pièce, qui regroupe une quinzaine de personnage, est jouée par neuf acteurs. Certains d’entre eux jouent jusqu’à trois personnages. Cela participe entièrement au traitement théâtral de l’œuvre. Nous retrouvons tout au long de la pièce les mêmes acteurs dans différents rôles, et ce principe dramaturgique nous permet de nouveau de quitter le réalisme historique, pour nous diriger vers un théâtre plus formel, de convention. Alors, lorsqu’un même acteur prête ses traits à un soldat allemand, puis à un résistant français, cela accentue incontestablement la tension dramatique d’une scène, et cela nous rappelle à quel point les suspicions, les doutes et les craintes faisaient partie du quotidien des Résistants.

Enfin, ce qui rassemble ces figures historiques c’est la terre, la nature. C’est pourquoi nous souhaitons la symboliser avec l’utilisation au sol d’une tourbe. En effet, ce qui relie les destins de ces différents protagonistes (qu’ils soient français ou allemands) c’est la lutte pour un territoire, la lutte pour la liberté, la lutte pour la France toute entière.
En cela la terre me parait être un élément incontournable, créant le lien primitif et organique de ces hommes et de ces femmes, fascistes ou républicains, qui foulent chaque jour le même sol dans deux buts diamétralement opposés.

La lumière est un personnage à part entière, accompagnant par des jeux d’ombres la part de secret, de clandestinité et de fuite des différentes figures historiques. Nos héros sont traqués, sur le qui-vive, toujours aux aguets. Ils vivent dans la crainte constante de la trahison, de la dénonciation et de l’imprudence. L’ombre est à la fois leur meilleur atout pour se cacher, et leur pire ennemi dans les moments de solitude. La lumière, quant à elle, est leur quête absolue pour résister face au fascisme, au fanatisme, à l’obscurantisme.

Les costumes permettent eux aussi de signifier plutôt que de représenter. En partant des coupes et des modes d’époque (que ce soit pour les uniformes ou les costumes de ville) nous voulions transgresser les codes réalistes et sublimer les silhouettes. En abandonnant les détails et en confondant matières et couleurs, les costumes sont, à l’instar du décor, un des signes permettant à cette épopée d’affirmer son caractère universel.

Régis de Martrin-Donos
le 3 avril 2016