Le Pavé dans la Marne
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LeQuotidienduMedecinLa mémoire blessée de Jean-Paul Farré
Mis en scène par Ivan Morane, le comédien se souvient, dans Le Pavé dans la Marne, de son grand-père, mort à la guerre de 14.
C’est un spectacle en deux mouvements. Le premier se donne dans un petit théâtre posé sur la scène de la salle dite « noire » du Lucernaire. Un petit théâtre de campagne, auprès duquel se tient, dans la pénombre, une violoniste, Muriel Raynaud. Elle intervient à quelques moments du spectacle, avec une grande finesse, et émeut.
Ivan Morane, qui connaît très bien Jean-Paul Farré, comédien excellent et fantaisiste qui a passé des années en compagnie d’un piano exalté, le met en scène. Il a imaginé cette scénographie et les lumières.  Il dirige avec précision cet interprète hypersensible.
Le premier mouvement pourrait ressembler une conférence. L’homme qui s’adresse à nous retient sa colère et nous martèle que la guerre de 14 a été perdu dès septembre, avec la bataille de la Marne. Il en tire des conclusions et dit tout ce qui ne serait pas advenu si… il invente. Il réécrit l’histoire depuis l’attentat de Sarajevo et l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand. Il décrit les tergiversations diplomatiques. Parle de ses grands-pères, mobilisés le 1er août 1914.
L’un d’eux est mort très tôt. Dans la deuxième partie, une rupture de ton. Plus de hargne, plus d’imagination, mais la cruelle vérité.  Jean-Paul Farré raconte avec simplicité comment son ancêtre fut blessé et mourut quelques jours plus tard. Un récit bouleversant, avec un comédien au bord des larmes. Il tire de sa poche une balle. C’est la balle qui a tué son grand-père. Elle semble minuscule. Elle est minuscule. Et cela rend la tragédie d’autant plus dérisoire et insupportable.
Armelle Héliot, 2 nov. 2017


LeCanardEnchaineEt si la Grande guerre n’avait duré que 47 jours (au lieu de 1562) ? Lors d’une vraie fausse conférence d’une heure, mise en scène par Ivan Morane, Jean-Paul Farré nous raconte avec fougue ce conflit qui aurait pris fin à la suite de la Bataille de la Marne.  Défaite française.Du réel, de la fiction, tout s’emmêle donc : François Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo, les manœuvres de diplomates, la réplique fameuse président du conseil René Viviani ( « la mobilisation n’est pas la guerre »),  les taxis de la Marne, un traité de paix conclu dans la cathédrale de Reims, devenue allemande, etc. Cynisme des uns, inconscience des autres, rien n'a échappé au comédien.
C’est bourré d’humour. Et, s’il énumère malicieusement les conséquences de l’armistice (moins de morts au champ d’honneur, pas de rue portant des noms de généraux, pas de Canard !), soudain l’émotion ne sert à la gorge, lorsqu’il évoque ses deux grands-pères, mobilisés à l’âgé de 36 ans. Un spectacle à vous désarmer.
MP, 25 octobre 2017

 

L'Express3 coeurs Et si la Grande guerre avait été petite, c’est-à-dire brève ?
Jean-Paul Farré imagine que la France a perdu la bataille de la Marne, en septembre 1914. Les taxis, le génie de Gallieni et le courage des soldats n’ont pas suffi : les Prussiens l’emporte. La Champagne et les Dardenne rejoignent l’Alsace et la Lorraine dans la besace du Kaiser……Avec force cartes, Farré raconte l’engrenage fatal qui va du 28 juin 1914, avec l’assassinat de l’archiduc autrichien François-Ferdinand, jusqu’au déclenchement des hostilités, au début du mois d’août. Puis il explore l’avenir du passé : Céline ne perce pas en littérature, Philippe Pétain quitte l’armée… On pourrait en rester à cette cocasserie pacifiste, mais Jean-Paul Farré, soudain, devient bouleversant, et sa réflexion sur la « der des ders » se mue en une confession tragique.
Christophe Barbier, 15 novembre 2017

 

PolitisLes plaisirs de l’uchronie
Jean-Paul Farré met ses talents d’auteur et de conteur à imaginer une autre guerre de 14-18. Un magnifique hommage à la tradition de l’"absurde" et sa puissance de vérité.
On assiste sans doute à une baisse d’intérêt pour l’inspiration absurde. Le public a intégré la pensée de l’absurdité qui est si criarde dans notre vie et dans l’actualité ; il l’a apprise à l’école en entendant parler de « La Cantatrice chauve » et de « Godot ». Mais il est tellement travaillé inconsciemment par le récit télévisuel, la remise à plat classique des histoires, qu’il ne fait plus assez la fête aux esprits cocasses de notre temps, ceux qui font marcher les pendules à l’envers. Jean-Paul Farré est de ceux-là. Il fut longtemps un clown musical, jouant sur trois pianos à la fois, se disputant avec des Steinway récalcitrants, cassant la baraque de l’univers compassé des mélomanes académiques.  Farré fait le pitre, massacre (en virtuose) les pianos mais il écrit aussi. Son imagination d’écrivain donne parfois le vertige. Ces pièces, comme « Cinquante-cinq dialogues au carré » ou « L’Illusion chronique », sont dans la continuité d’un Alphonse Allais ou d’un Raymond Roussel : ils combinent une traversée du miroir qui pulvérise les apparences et jouent avec mots et chiffres avec un goût de la difficulté extrême. Il avait, ces temps-ci, un peu disparu comme acteur au profit de sa propre œuvre. Voilà qu’il revient avec « Le Pavé dans la Marne », interprétant lui-même un texte qu’à l’origine il n’avait pas destiné à la scène et qu’il avait publié il y a quelques années. C’est à nouveau un coup de couteau donné dans l’épaisseur de nos vérités mais, avec pour la première fois, une sensibilité qui perce peu à peu sous le jeu intellectuel. Farré imagine que la guerre de 14-18 n’a eu lieu qu’en 1914 ! Elle n’aurait duré que quatre mois. Comme les Allemands étaient militairement très supérieurs aux Français, le conflit s’est achevé avec la défaite de la France qui n’a plus ni l’Alsace, ni la Lorraine, ni l’Ardenne, ni la Champagne. Qu’a-t-on gagné et perdu à cette reconfiguration de l’histoire ?  d’abord, le nombre de morts diminue dans une proportion de 10 à 1 : plus que 140.000 victimes. Et la bêtises des généraux et des chefs nationalistes qui ont programmé la stratégie de la boucherie humaine résonne clairement et sans attendre. On peut refaire le monde en faisant l’économie de leur imbécillité désastreuse.  Un grand nombre d’événements, de livres célèbres (Genevoix, Dorgelès, Barbusse…), de commentaires n’existent plus, d’autres épisodes interviennent : on ne révélera pas tout ce que recrée la fantaisie réparatrice de Jean-Paul Farré.
Mais d’où vient cet étrange passion de démonter et remonter un moment de l’histoire européenne ? Au dernier moment, Farré évoque son grand-père, soldat tué au combat de 1915 et c’est famille maternelle et paternelle happées par la longue violence de la guerre. Il leur rend hommage par la réécriture du passé. Le metteur en scène Ivan Morane a construit la soirée sur la tension du texte, dans un calme trompeur. Il a finement mis en place une imagerie naïve qui permet à l’histoire de s’engouffrer dans un monde de baraque de foire plus pictural que réaliste. La pièce se déroule sur une scène double.  À gauche, la violoniste Muriel Raynaud injecte une discrète et belle partition musicale. À droite, dans un mini théâtre, où se projettent une carte scolaire d’antan et diverses images, Farré dit lui-même son conte à s’éveiller debout, tel un conférencier habité par sa vérité, avec des cheveux en corolle, les yeux brillants de l’amour de l’insolite et une humeur flâneuse dans les jambes. En ouverture, on nous a rappelé – ou appris ! – que l’« uchronie » est un genre littéraire  qui reconstruit les faits de façon fictive. Adoptée par un esprit aussi chantourné que celui Pierre Jean-Paul Farré, l’uchronie est la meilleure façon de mentir.
Gilles Costaz, 2 novembre 2017


JDD** Uchronie? Le mot existe bien, il s’agit de la réécriture d’un événement. Jean-Paul Farré, que l’on n’a guère coutume de voir dans un registre aussi sérieux, le prend à son compte pour refaire l’Histoire, et plus précisément celle de la guerre de 14-18, en mémoire de ses deux grands-pères mobilisés le 1er août 1914. Ils faisaient partie des 3.580.000 hommes partis ce jour-là. Et si les combats s’étaient arrêtés après la bataille de la Marne ? Si l’armistice avait été signé le 1er novembre 1914 ? Si la guerre n’avait duré que 47 jours ? Utopiste, Farré en rêve, tant de morts auraient été évitées… Maître de vraie-fausse conférence, le comédien dévoile une carte des puissances en présence, explique la mécanique des alliances, se transforme ensuite en animateur d’un théâtre d’ombres, ajuste des marionnettes à doigts tandis que des silhouettes se dessinent sur un drap blanc. En ces temps de commémoration du centenaire de la première guerre mondiale, ce texte iconoclaste et pacifiste qui accuse l’absurdité de l’enchainement des événements, l’orgueil des dirigeants, dit à sa façon : "Quelle connerie la guerre". Au violon, Muriel Raynaud ponctue le texte d’airs de l’époque. A la fin, Farré sort de sa poche la balle qui a tué son premier grand-père, donnant tout son poids à ce "Pavé dans la Marne", délicatement mis en scène par Ivan Morane.
Annie Chénieux, JDD, 27 octobre 2017


LHuma…L’auteur-acteur, discrètement escorté par Muriel Raynaud au violon, démontre dans sa conférence ardemment pacifiste, devant un petit théâtre à rideau, que la bataille de la Marne n’a pas eu lieu. Du coup, ses grands-pères auraient échappé à la boucherie en gros de 14-18. Une petite forme dynamique, au ton caustique et provoquant, habitée par un clown triste sans nez rouge.
Jean-Pierre Léonardini,
L'Humanité, novembre 2017


SpectacleSélection Feu !
Feu d’artifice en l’honneur de la Patrie. Feu contre l’Archiduc Ferdinand d’Autriche-Hongrie, feu mortel qui assassine Jean Jaurès et avec lui les idéaux de paix. Que de feux en ce mois de juillet 1914 ! Sans surprise, toute cette histoire avec ou sans majuscule. On connaît la suite, ou du moins croyait-on la connaître jusqu’à ce que Jean-Paul Farré décide de la revisiter à sa mode uchronique. Et l’on entre désormais dans le grand théâtre des jeux diplomatiques de rodomontades en ultimatums, des absurdités militaires et des contournements stratégiques, des chauffeurs de taxi goguenards, des sangs, purs ou impurs, qui coulent à flots dans la mort des jeunes sacrifiés et la douleur des femmes désertées. Autant d’événements racontés dans leur véracité, sinon dans la perspective officialisée, et d’autant plus stupéfiants que leur cheminement s’arrête à la victoire affirmée de l’ennemi teuton en septembre 1914. Mais oui. S’énonce alors la kyrielle des drames auxquels cette victoire inédite aurait fait échapper toute une génération condamnée à la boucherie. Mais, avec eux aussi, le sort des provinces détournées, les œuvres littéraires, leurs auteurs miraculés, les monuments aux morts sans raison d’être. Oui, et Le Canard Enchaîné, alors ? Pas de « Maréchal, nous voilà », certes. Et le Soldat Inconnu ? C’est là que Jean-Paul Farré, en magicien rieur et triste, nous en dévoile l’identité, en produisant LA balle. J’ai la balle, l’anaphore émouvante évoque la mémoire de ses deux grands-pères morts au champ d’horreur.
L’Histoire majuscule se réécrit dans le décor minimaliste d’une scène de théâtre, des cartes déployées, des ombres chinoises, dans l’à-côté intimiste du quotidien des femmes en attente fidèle, dans les sanglots longs du violon de Muriel Raynaud.
Merci, Monsieur Farré, votre leçon d’histoire vaut tous les plaidoyers pour la Paix.
A.D., 8 novembre 2017